Eloge de la pâquerette

« Les bonheurs que je me rappelle je ne les ai pas poursuivis ni cherchés au loin, ils ont poussé et fleuri sous mes pieds, comme les pâquerettes de mon gazon. Rien n’arrive dans la vie ni comme on le craint ni comme on l’espère. »

Alphonse KARR, Une Poignée de vérités. Mélanges philosophiques. (1858)

« Je préfère une pâquerette sur laquelle tout le monde passe (…)
à ces belles tulipes pleines d’or, de pourpre, de saphirs, d’émeraudes
qui représentent une vie fastueuse, de même que la pâquerette représente
une vie douce et patriarcale (…) »

Honoré de BALZAC, La Recherche de l’Absolu. (1834)


     L’idée de m’intéresser à la pâquerette m’est venue alors que je me promenais et que, observant le sol qui en était parsemé, je trouvai ça tout simplement beau. Éprouvant un mélange de félicité et de nostalgie, je repensai à ces moments de mon enfance passés à les observer, les cueillir, les éplucher. Cela faisait des années que je ne prêtais plus la moindre attention à cette petite fleur. Et voilà que j’étais soudain touché par la simplicité champêtre et le charme rieur de ces « taches de douceur sur la joue du gazon », comme le dit joliment l’écrivain Sylvain Tesson. L’herbe et les pelouses sont tellement plus belles lorsqu’elles sont constellées de pâquerettes comme autant de petites étoiles dans le ciel vert des parcs et des jardins. Premiers signes du retour du printemps, elles annoncent les beaux jours, la résurrection de la nature, mais aussi du Christ, puisque leur nom vient du fait qu’elles poussent en abondance à la période pascale. Je m’en sers d’ailleurs souvent pour décorer la table lors des fêtes de Pâques.

     Bref, alors que je m’ennuyais et que je cherchais à nourrir un peu ce blog, j’ai donc eu l’envie de consacrer un billet à la pâquerette. L’idée est de mettre en lumière et de redonner un peu d’intérêt à une humble petite fleur si anodine et donc si méconnue ; qui ne retient l’attention ni des implacables tondeuses à gazons, ni des promeneurs indifférents, et qui désigne habituellement et de manière péjorative tout ce qui ne vole pas très haut (au « raz des pâquerettes »)…

Que savons-nous des pâquerettes ? 

     Le nom latin de cette fleur est Bellis perennis, qui signifie « beauté éternelle », joli nom pour cette plante vivace de la famille des astéracées ! 

     Contrairement ce que l’on pourrait croire, ce que l’on appelle une « fleur » de pâquerette n’est en réalité pas « une » fleur mais un capitule portant des fleurs très nombreuses : celles du pourtour, que l’on croit à tort être des pétales, appelées fleurs ligulées, parce qu’elles ont la forme d’une languette, sont des fleurs femelles, dont la couleur varie du blanc au rose plus ou moins prononcé ; celles du centre, jaunes, appelées fleurs tubuleuses, parce que leur corolle forme un tube sont hermaphrodites. Vous n’avez pas tout compris ? J’ai eu du mal aussi, mais vous n’avez qu’à me croire sur parole !

paquerette
Masclef, A., Atlas des plantes de France, vol. 2: t. 180, 1890 (les légendes pour chaque élément ont été rajoutées par mes soins).

     Très utilisée en phytothérapie, on dit que la pâquerette a des vertus anti-inflammatoires, dépuratives, diurétiques, toniques, sudorifiques, vulnéraires, et qu’elle peut constituer un remède efficace contre les  aphtes, contusions, courbatures, douleurs rhumatismales, ecchymoses, entorse, eczéma, hypertension, lumbago, et règles douloureuses… Rien que ça ! N‘ayant encore jamais testé la concoction de pâquerette, je ne puis malheureusement pas confirmer la moindre de ces prétendues vertus !

Motifs de pâquerettes par William Morris (1834-1896), figure des arts décoratifs en Angleterre.

La légende et la symbolique des pâquerettes :

     Un grand nombre de légendes entoure l’origine de la pâquerette. J’en ai repéré trois principales.

La nymphe Belides et le dieu Vertumne :

     Une légende fait remonter l’origine de la pâquerette à la mythologie romaine.  Il est dit que cette plante est appelée Bellis parce qu’elle doit son origine à Belides, une petite-fille de Danaus, et l’une des nymphes appelées Dryades qui présidaient aux prairies et aux pâturages dans les temps anciens. Belides était la promise d’Ephigeus. Alors qu’elle dansait dans un pré avec les siens, le dieu des Vergers, Vertumnus, la remarqua et en tomba amoureux. Il se mit à la poursuivre, et, pour échapper à son étreinte, elle se transforma en pâquerette. 

     Cette légende, énormément reprise au sujet de la pâquerette, a des origines douteuses, et j’ai eu beaucoup de mal à en remonter la trace. La plus ancienne mention que j’ai pu en trouver date de 1824, dans l’ouvrage de Henry Philips Flora Historica (p.45). Mais je n’ai repéré aucune trace de cette histoire dans la mythologie antique, et notamment dans les Métamorphoses d’Ovide, auxquelles elle fait beaucoup penser. Cette histoire est sans doute une imitation de l’épisode des Métamorphoses qui raconte comment la nymphe Daphné s’est transformée en laurier pour échapper à l’étreinte d’Apollon qui, à cause d’une flèche tirée par Cupidon, en était tombé follement amoureux. Une autre scène célèbre des Métamorphoses évoque effectivement Vertumne le dieu des vergers, qui pour conquérir le cœur de Pomone, se transforme en vieille femme. Mais nulle trace de Belides, d’Ephigeus, et encore moins de pâquerette !
     L’appellation Bellis remonte bien à la période romaine. On trouve la première mention de ce terme chez Pline l’Ancien, aux livres 21 (chapitre 8) et 26 (chapitre 5) de son Histoire naturelle, pour désigner la pâquerette (et par extension la marguerite). En revanche, faire de ce terme un dérivé de Belides semble peu crédible étymologiquement parlant. En outre Belides, dans la mythologie, n’est pas un nom propre, mais un substantif pluriel, qui désigne les descendants du roi Bélos d’Egypte, et plus particulièrement ses petites-filles : les cinquante filles de Danaüs, appelées danaïdes. Ajoutons aussi que les dryades sont des nymphes des bois, et ne sont donc pas liées aux prairies et aux pâturages…
     D’où vient alors cette histoire aux origines bien obscures ? On peut supposer qu’il s’agit d’une invention médiévale, ou plus tardive, qui s’inspire d’Ovide pour créer maladroitement une légende faussement mythologique. Une partie de la réponse se trouve peut-être chez le poète français René Rapin (Renatus Rapinus). Son poème sur les jardins (Hortorum Libri IV), publié en 1666 est très fortement inspiré des auteurs latins dans le style et les sujets, et entoure chaque fleur d’une aura mythologique. C’est ainsi qu’on y trouve un épisode évoquant le dieu Vertumne pourchassant de son amour insistant une gracieuse nymphe, contrainte, pour lui échapper de se transformer en… tulipe. Dommage, on y était presque… Un autre passage du poème évoque cependant les marguerites, « jadis divinités des campagnes, et maintenant fleurs destinées à parer les Nymphes. »  Voilà peut-être la source d’inspiration qui est à l’origine des cette légende bricolée sur la pâquerette et tant de fois reprise pour argent comptant par la suite (notamment sur internet).

Geoffrey Chaucer et Alceste la reine-pâquerette :

     Geoffrey Chaucer -1340-1400) est considéré comme le père de la littérature anglaise. Il a notamment écrit les célèbres Contes de Canterbury. Il semble qu’il vouait à la pâquerette une véritable passion.  On considère d’ailleurs qu’il est à l’origine du nom anglais de la pâquerette (daisy) qu’il nomme Day’s eye, « oeil du jour ». L’origine de cette expression vient sans doute de la particularité qu’a la pâquerette de refermer sa corolle la nuit et de s’ouvrir le matin pour s’épanouir au soleil.
     C’est dans le prologue de son poème La Légende des femmes vertueuses (The Legend of Good Women) qu’il évoque la pâquerette (ou la marguerite, le terme daisy pouvant englober les deux fleurs). Ce prologue commence par un long et beau poème dans lequel il confie son culte pour la pâquerette. S’en suit un rêve allégorique dans lequel Chaucer rencontre le dieu de l’amour et son épouse, dont la robe verte, le filet d’or qui retient ses cheveux et la blanche couronne posée autour font d’elle une véritable femme-fleur, et plus particulièrement femme-pâquerette. Le dieu de l’amour reproche à Chaucer d’avoir donné une mauvaise image des femmes et de l’amour dans son poème Troïlus et Criseyde, ainsi que dans sa traduction du Roman de la rose. Alors qu’il implore son pardon, son épouse intercède en sa faveur, et lui accorde sa grâce à condition d’écrire les vies de femmes vertueuses et fidèles, trahies par les hommes. Chaucer s’exécute dès son réveil en entreprenant la rédaction de la Légende des femmes vertueuses. A la fin de son rêve, le dieu révèle à Chaucer que la dame qui l’a sauvé n’est autre que la reine Alceste, connue pour avoir choisi de mourir afin de sauver son époux, et qui fut alors changée en marguerite dont les pétales représentent les vertus.
     On voit à nouveau ici l’inspiration mythologique, en partie nourrie par les Métamorphoses d’Ovide, et par l’histoire d’Alceste. Même si l’Alceste que l’on connaît dans la mythologie n’a rien d’une fleur. Elle est ramenée des enfers par Hercule.
     Il semble aussi que derrière cette dévotion dithyrambique pour la pâquerette se cache en fait… une Marguerite. En effet, on dit qu’étant en disgrâce à la Cour à cause du caractère licencieux et des descriptions trop hardies de son poème Troïlus et Criseyde ainsi que de son Roman de la Rose qui avaient offensées quelques Dames de la Cour, une certaine Lady Marguerite s’entremit en sa faveur et lui permit d’expier sa faute par la Légende des femmes vertueuses. Ce serait donc à elle qu’il y rend hommage, en la désignant par la fleur qui en anglais porte son nom, qui est aussi celui de la pâquerette.

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Image extraite de Flora’s Feast – A Fairy’s Festival of Flowers in full color, Penned & Pictured by Walter Crane, 1892.

 La légende celtique de la pâquerette par le barde Ossian :

     Les légendes celtiques du barde écossais du IIIe siècle Ossian, écrites et retranscrites au XVIIIe siècle par James Macpherson, donnent à la pâquerette une autre origine : Malvina, pleurant son amant Oscar tué au combat ainsi que son jeune fils, à côté du tombeau de Fingal, est réconfortée par les filles du roi Morven, qui racontent avoir vu l’enfant verser sur les champs une fraîche récolte de fleurs, parmi lesquelles s’en élevait une faite d’un disque d’or, entouré de rayons d’argent, surmonté d’une teinte délicate de pourpre. « Sèche tes larmes, ô Malvina, » criaient les jeunes filles, « la fleur de ton sein a donné une nouvelle fleur dans les collines de Cromla. » C’est de cette légende que vient l’idée selon laquelle les esprits des enfants morts en couche dispersent des pâquerettes sur la terre pour consoler leurs parents affligés. Notons aussi que l’expression idiomatique anglaise pushing up daisies signifie à peu près : « mort et enterré ».

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Patrick Down « Opposites »

     Ainsi, la pâquerette évoque la consolation de la mort, ou plutôt l’espoir de la renaissance, associée symboliquement à celle du printemps et du matin de Pâques. D’ailleurs, selon une autre légende, la pâquerette serait née des larmes de sainte Marie-Madeleine lorsqu’elle ne vit plus Jésus dans son tombeau. La pâquerette serait également un des symboles de le vierge Marie.

Extrait des Grandes Heures d’Anne de Bretagne, par l’enlumineur Bourdichon, vers 1503.

     Une autre légende « chrétienne » entoure également les origines symboliques de cette fleur : A Bethléem, lorsque bergers et mages vinrent honorer l’enfant Jésus, les mages offrirent de l’or, de l’encens, de la myhrre, et autres trésors, tandis que les bergers n’avaient pour présent que de modestes pâquerettes. Mais sans doute le nouveau-né avait-il compris le sentiment de ces hommes, car il repoussa d’un coup de pied les riches cadeaux et s’empara d’une pâquerette qu’il porta à sa bouche, avant de s’endormir.

« C’est depuis ce jour-là, que l’humble Pâquerette,
Autrefois toute blanche, a, sur sa gorgerette,
Une Auréole rose et l’étamine d’Or. »

(Antonio SPINELLI, Ce que disent les fleurs, 1864)

William Bouguereau : Pâquerettes (1894) ; Enfant tressant une couronne (1874). 

     Les ouvrages que j’ai consultés, au fil des renvois de notes, des mentions et des citations, font que mes sources sont majoritairement anglo-saxonnes. C’est aussi ce qui m’a permis de découvrir dans la littérature britannique deux poètes qui ont chacun écrit de beaux vers sur l’humble pâquerette. Il s’agit du poète anglais William Wordsworth (1770-1850) : To the Daisy, et de l’écossais Robert Burns (1759-1796) : To A Mountain Daisy On turning down with the Plough, 1786. Côté français, on peut évoquer ce poème de Théophile Gauthier. Le danois Andersen a également consacré l’un de ses fameux contes à la pâquerette. Paru en 188, il est lisible ici.

La pâquerette, fleur belge du souvenir de 14-18

1702311203J’ai appris récemment, en lisant cet article et celui-ci, que la pâquerette était la fleur utilisée en Belgique comme symbole du souvenir de la guerre de 14-18. Au même titre que les anglais avaient choisi le coquelicot (poppy), et les français le bleuet (dont la couleur rappelle celle de leurs uniformes), les belges choisirent eux la pâquerette (ou marguerite des prés).  Bien qu’utilisée comme tel dès avant la fin de la guerre, ce n’est qu’en 1930 que cette fleur a été officiellement reconnue comme fleur du souvenir en Belgique. Elles étaient vendues jusque dans les années 1950 au profit des anciens combattants lors des commémorations nationales. Cependant, alors que la France et les pays du Commonwealth continuent d’arborer leurs fleurs respectives lors des commémorations nationales, cet usage semble être un peu oublié en Belgique concernant la pâquerette. 

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     J’aime la pâquerette, anodine et discrète,
Cette petite étoile, modeste mais coquette,
Parsemant les jardins les gazons et les champs,
Souriant dans les prés, clin d’œil du printemps.

Je ne sais la raison pour laquelle je m’éprend,
De cette simple fleur aussi soudainement.
J’aime à sa vue sentir le retour des beaux jours,
La nature qui renaît, et le temps des amours…

Les tourtereaux effeuillent sa fine collerette,
Pétales après pétales, ils se content fleurette,
Je t’aime… un peu… beaucoup… je ne sais pas, et vous ?
Passionnément… à la folie… ou pas du tout ?

Sources : 

  • Vie de Geffroy Chaucer, Surnommé le Pere de la Poésie Angloise, in. L’Esprit des journaux françois et étrangers, tome II, 1776 ;
  • Rapin, Les Jardins, poème en quatre chants du père Rapin ; traduction nouvelle avec le texte par MM. V*** et G**, 1782 ;
  • Henry Phillips, Flora Historica, Vol. 1, 1824, p. 36-50 ;
  • Antonio Spinelli, Ce que disent les fleurs, 1864 ;
  • Henry Nicholson EllacombeThe plant-lore & garden-craft of Shakespeare, 1884, p. 360-365 ;
  • Hilderic Friend, Flower and flower lore, 1884, p. 455, 654 ;
  • Richard Folkard, Plants lore legends and lyrics, 1892, p. 308 ;
  • Walter W. Skeat, Introduction to The Legend of Good Women, in. The Complete Works of Geoffrey Chaucer, vol. 3, 1899, p. 30-31 ;
  • Emile Legouis, Quel fut le premier composé par Chaucer des deux prologues de la Légende des femmes exemplaires ?, in. Revue de l’enseignement des langues vivantes, Avril 1900 ;
  • Katharine T. Kell, « The Folklore of the Daisy », in: The Journal of American Folklore, Vol. 69, No. 271 (Jan. – Mar., 1956) (pp. 13-21) ;
  • Béatrice Phillpotts, Les Fées du jardin, Le Pré aux Clercs, 2005 ;
  • breuche.skynetblogs.be : http://breuche.skynetblogs.be/archive/2015/07/31/belgique-le-31-juillet-2015-8478432.html
  • Jstorplants.org : http://jstorplants.org/2010/07/09/pushing-up-daisies-celtic-lore-hamlet-and-a-literary-stranglehold/
  • paysagesenbataille.be : http://www.paysagesenbataille.be/la-paquerette-fleur-belge-du-souvenir-de-14-18/
  • Wikipédia 
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