Le petit monde des médias

Je m’étais intéressé, dans un précédent post de ce blog au « petit monde » des marques. L’idée était de montrer que malgré la diversité de ces dernières, on s’apercevait en remontant le fil qu’elles appartenait toutes à une poignée de géants de l’agro-alimentaire. Ce phénomène de concentration ou d’oligopole touche de nombreux secteurs, et j’ai en tête de faire des articles similaires sur d’autres secteurs qui m’intéressent, comme l’automobile par exemple ou, présentement, la presse et les médias.

Les liens entre certains titres de presse et les industriels qui les possèdent sont régulièrement évoqués et souvent dénoncés. Mon but n’est pas de rentrer dans ces critiques, même si cette situation est critiquable, mais simplement de montrer les liens d’appartenance. En effet, si pour certains gros titres comme Le Figaro, ou dernièrement Canal + dont on a beaucoup entendu parler à l’occasion de son rachat par Bolloré, on sait à qui ils appartiennent, ce n’est pas forcément le cas de tous les journaux que l’on peut lire ou acheter occasionnellement. Vous saurez désormais à qui vous donnez de l’argent quand vous achèterez le dernier Voici ! L’autre objectif de ce billet est de montrer que cette concentration ne se limite pas aux grands médias nationaux, mais qu’elle est au moins aussi grande, si ce n’est plus, parmi les médias régionaux.

J’ai ainsi réalisé cette infographie pour poser en image l’état de la situation et comprendre qui possède quoi. Je précise d’emblée que cette infographie n’a pas vocation a être exhaustive. Je n’ai mis que les principaux titres, ce qui est déjà pas mal, vu le nombre. Précisons aussi que la situation est loin d’être figée et que le secteur connaît encore des mouvements de vente et de rachat.

copy-copy3copy

Une concentration qui s’accélère :

Le secteur de la presse et des médias est assez emblématique de ce phénomène de concentration. On a en effet pu observer ces dernières années d’importants mouvements de restructuration à l’oeuvre dans ce secteur. Tout commence en 2010 avec le rachat par le trio Bergé-Niel-Pigasse du Monde, puis de L’Obs. Matthieu Pigasse, qui possédait déjà le magazine Les Inrockuptibles a aussi racheté Radio Nova en 2015. Niel et Pigasse, associés au producteur télé Pierre-Antoine Capton, ont également mis sur pied un fonds d’investissement en vue de futures acquisitions. C’est en 2015 que ce mouvement s’accélère véritablement, avec un nom qui symbolise à lui-seul cette évolution, celui de Patrick Drahi, propriétaire de SFR-Numéricable et de la chaîne d’information israélienne i24News qui a mis la main successivement sur Libération, L’Express (et la totalité du groupe L’Express-Roularta) ainsi que le groupe NextRadioTV (BFMTV, RMC). A cela s’ajoute le rachat par LVMH du Parisien-Aujourd’hui en France, le rachat par Le Figaro de CCM Benchmark et de sa myriade de sites internet. Cette même année a également vu -non sans remous-Vincent Bolloré prendre les rennes du groupe Canal +, via Vivendi sa maison mère. Ainsi, on voit qu’au final, une vingtaine de grands groupes industriels ou de milliardaires, qui pour la plupart tirent l’essentiel de leurs ressources d’autres activités, détiennent aujourd’hui la quasi totalité de la presse et des médias en France. Julia Cagé, professeure d’économie à Sciences Po Paris et auteure de Sauver les médias. Capitalisme, financement participatif et démocratie (éditions du Seuil) va jusqu’à dire : « Si l’on continue dans ce sens, d’ici quelques mois, au maximum un ou deux ans, mis à part quelques exceptions (comme Le Canard Enchaîné ou Mediapart) il n’y aura plus aucun média d’information d’envergure indépendant en France, c’est-à-dire possédé par des personnes physiques ou morales dont l’activité principale est dans le domaine des médias. »

Quid de la loi anti-concentration ? 

La liste impressionnante des médias possédés par certains grands groupes et autres hommes d’affaire pose évidemment la question de la régulation du  secteur des médias en France. La loi du 30 septembre 1986 relative à la liberté de communication (aussi appelée loi Léotard) consacre notamment le principe de « deux sur trois » qui empêche en principe à un même groupe d’être présent dans la radio, la télévision et la presse quotidienne. Or avec BFMTV, RMC et Libération par exemple, Patrick Drahi serait précisément sur les trois fronts. Mais la règle de « deux sur trois » ne vaut ainsi que si l’opérateur détient « une ou plusieurs publications quotidiennes imprimées d’information politique et générale représentant plus de 20 % de la diffusion totale, sur le territoire national, des publications quotidiennes imprimées de même nature« . Concernant NextRadioTV, le seul quotidien détenu est Libération. Or, avec un tirage inférieur à 100 000 exemplaires, le quotidien est bien loin des 20% de la diffusion totale des publications quotidiennes.

Pourquoi cette concentration ?

Tout d’abord parce que de nombreux journaux sont dans une situation financière précaire, et sont donc mis en vente. Le déclin des ventes et de la diffusion rend complexe la réalisation d’un équilibre financier. En outre, l’argent n’a jamais été si bon marché ce qui incite les industriel qui en ont la capacité, à emprunter pour faire leur marché des titres de presse bradés et saisir des opportunités. Par exemple Le Parisien a été racheté par Bernard Arnault 50 millions d’euros alors que sont prix de vente était à 200 millions deux ans plus tôt ! A l’échelle d’un groupe comme LVMH, c’est une bouchée de pain. Autre exemple dans la presse régionale, où le groupe La Dépêche vient de racheter Les Journaux du Midi (Le Midi Libre, etc.) pour 15 millions d’euros alors qu’en 2007, le Groupe Sud-Ouest l’ avait racheté au Monde pour 90 millions d’euros.
Ensuite, ces rachats permettent à ces grands groupes de faire des économies d’échelle et des synergies, notamment au niveau de la publicité, ou encore, comme pour Patrick Drahi, d’enrichir leur offre, en proposant par exemple un abonnement à L’Express aux nouveaux abonnés SFR-Numéricable.
Enfin, l’intérêt de ces grands groupes et de ces milliardaires est stratégique, et vise notamment à acquérir, à travers ces titres de presse, des instruments d’influence, sur leurs lecteurs et aussi sur l’Etat.

Conclusion :

Il est évident que cette concentration fait peser une menace sur l’indépendance et le pluralisme de la presse et des médias en France. Même s’il faut voir aussi que, dans un secteur en crise, ces phénomènes de restructuration et de concentration sont inévitables et ont aussi permis d’éviter à de nombreux titre la faillite ou une disparition pure et simple. En outre, cela n’empêche pas qu’il reste de la place pour des start-up ou des pure players très ciblés, dont le chiffre d’affaire sera faible mais qui peuvent encore espérer vivre correctement et être rentable, même s’il est très difficile de trouver un modèle économique viable dans ce secteur. En somme, il convient de rappeler que l’avenir des médias libres et indépendant passe quoiqu’il arrive par l’investissement et le soutien (financier) de leurs lecteurs. Autrement dit peut-être faut-il reconnaître que pour le moment, les rares modèles économiques qui fonctionnent pour les médias indépendants (comme le canard enchaîné, Médiapart et d’autres) sont ceux où les lecteurs payent pour bénéficier d’une information de qualité.

Liens : 

Je partage ici deux infographies bien réalisée qui, bien que légèrement datées aujourd’hui, offrent une autre vision du « petit monde des médias » :

Autre lien vers un article récent qui évoque une proposition de loi de M. Bloche, président socialiste de la commission de la culture à l’Assemblée nationale, qui souhaite souhaite mieux protéger les journalistes des pressions de leur direction, généraliser les comités d’éthique au sein de toute chaîne de télévision et radio, et enfin, ce qui m’intéresse plus par rapport à mon article, il veut s’attaquer à l’opacité de l’actionnariat des médias en forçant ces derniers à dévoiler publiquement, chaque année, l’identité de leurs actionnaires ainsi que la part qu’ils détiennent dans la société. Voilà qui pourrait, qui sait, révéler quelques surprises, et qui aurait parfaitement complété mon article. Le lien ci-dessous :

Sources : 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s