Prendre du recul avec les « Panama Papers »

    Le retentissement médiatique de l’affaire des Panama Papers a été spectaculaire. Cette enquête journalistique a eu pour origine une fuite de documents confidentiels colossale (2,5 To de données), annoncée comme la plus grande de l’histoire.
109 rédactions du monde entier et plus de 300 journalistes, rassemblés au sein du Consortium International des Journalistes d’Investigation (ICIJ), ont participé à l’analyse de plus de 11 millions de documents remis au journal allemand Süddeutsche Zeitung par une source anonyme. Ces documents proviennent du cabinet d’avocats panaméen Mossack Fonseca, spécialiste de la domiciliation de sociétés offshore. Ils révèlent une très dense constellation de sociétés détenues ou exploitées par des chefs d’Etat, des milliardaires, des sportifs de haut niveau, des célébrités et des entreprises du monde entier.

     Face à l’ampleur du scandale et de l’onde de choc médiatique qui a suivi, il m’a semblé important de prendre du recul, d’essayer d’aller un peu plus loin que les faits relatés et mis en exergue par les principaux médias, qui, se faisant, se donnent d’ailleurs le beau rôle en valorisant le journalisme d’investigation sans frontière. Peut-on d’ailleurs parler véritablement d’investigation, dès lors que c’est une source anonyme qui leur a fourni la totalité des données dont sont issues les révélations ? Les journalistes n’ont eu qu’à traiter, analyser et diffuser les informations ; ce qui, avec une telle masse de donnée, n’est malgré tout pas un mince travail.

     Dès la sortie des Panama Papers dans la presse internationale, certaines critiques se sont fait entendre, questionnant l’origine réelle et les motivations de cette fuite d’informations. Ces critiques suivent grosso modo celle formulée sur son blog par Craig Murray, un ancien ambassadeur britannique, qui a été très relayée sur le net. Elles ont parfois été accompagnées de théories caricaturales, voire d’intox fumeuses. Mais cela ne veut pas dire que toutes les critiques formulées à l’égard de cette affaire et de son traitement médiatique sont à balayer d’un revers de main. Certaines questions ne sont pas illégitimes. Car il y a effectivement des aspects qui m’ont interrogé et sur lesquels je me suis penché.  Il ne s’agit pas cependant forcément de répondre à toutes les questions posées, ni de verser dans le complotisme facile. Il s’agit encore moins de contester les informations révélées par la presse, ni le travail et l’honnêteté des journalistes qui ont traité ces données.

     Il s’agit simplement d’essayer de voir l’arrière plan du scandale, d’analyser le contexte dans lequel il intervient, les acteurs qui en sont à l’origine, afin de le remettre en perspective, voire de le relativiser, au delà des révélations quotidiennes qui occupent la une de la pesse internationale. J’ai donc identifié et analysé plusieurs points qui me semblent poser question et qui m’ont incité, d’abord spontanément, puis après un travail de recherche plus approfondi,  à prendre du recul avec cette affaire des Panama Papers.

1) Une diffusion partielle et filtrée des données :

     Premièrement, disons que ce qui est présenté comme la plus grande fuite de données jamais connue ne paraît pas si importante que cela au regard des documents effectivement diffusés par le Consortium International des Journalistes d’Investigation (ICIJ), soit à peine plus d’une centaine le jour des révélations. Certes, le Consortium a ensuite livré une database plus conséquente, avec plus de 300000 fichiers comprenant la liste de tous les noms des sociétés créées et ceux de leurs propriétaires (ceux-ci n’étant cependant le plus souvent que des prête-noms). Mais la totalité des données ne sera pas accessible au public. Et ce pour des raisons compréhensible liées au traitement de cette masse de données complexes qui prendra beaucoup de temps, afin de faire des recoupements etc. Il s’agit aussi pour les journalistes de l’ICIJ de préserver la vie privée des personnes potentiellement impliquées (parfois légalement) dans ces fichiers. Toutes les informations recueillies par les journalistes n’ont pas vocation à se retrouver à la portée du grand public. Cette méthode, normale dans un cadre journalistique, tranche néanmoins avec celle de Wikileaks, autre grand pourvoyeur de documents secrets « fuités ».
     On observe ainsi deux visions antagonistes de la liberté de l’information. L’une que l’on peut qualifier de « maximaliste », l’autre soumise aux procédures et à l’appréciation des médias qui les diffusent : Wikileaks publie directement et sans filtre des données brutes, permettant à qui le souhaite de les exploiter. A l’inverse, la ligne éditoriale suivie jusqu’à présent par l’ICIJ a consisté à se concentrer sur des personnalités publiques exposées. Les documents ne sont pas tous divulgués, ce sont les journalistes qui choisissent ceux qu’ils exploitent et diffusent. Seules les données préalablement traitées sont pour l’instant mises en ligne. Si ce « filtrage » et cette manière de publier les données n’est en rien condamnable dans un cadre journalistique, elle reste néanmoins sujette à caution et aux spéculations. Le lecteur, le citoyen, ne peut accéder directement à cette masse de données. Il doit faire confiance aux journalistes et s’en remettre à leur travail pour accéder aux informations que ceux -ci jugent pertinentes de sortir, distillant au compte goutte les « bonnes histoires », et mettant en exergue les personnalités les plus exposées. Tout cela relativisant de facto l’importance de cette fuite de donnée. Wikileaks a d’ailleurs critiqué cette démarche.

     Julian Assange, dans une récente interview, explique lui-même la contradiction entre la méthode de l’ICIJ et la philosophie de Wikileaks :
 
 La vidéo de l’interview dans son intégralité est visible ici.

2) « Follow the Money » : une fuite dont la source n’est pas sans équivoque :

     Notons tout d’abord que l’on ne sait absolument rien de la mystérieuse source qui a fourni gratuitement 11,5 millions de documents à un journal allemand. On ne sait pas si les deux journalistes du Süddeutsche Zeitung (a priori les seules personnes a avoir été en contact direct avec lui) connaissent son identité, ni pourquoi c’est à eux que cette « taupe » a choisi de s’adresser. Rebaptisé « John Doe » (l’équivalent de Monsieur X en anglais) pour préserver son anonymat, ce mystérieux informateur s’est exprimé dernièrement pour la première fois  dans un manifeste transmis au quotidien allemand Süddeutsche Zeitung vendredi. Il y explique notamment que sa décision de livrer ces documents est « personnel (le) », parce qu’il s’est rendu compte « de l’ampleur des injustices » qu’ils dépeignent.

     Au delà de la source primaire de l’affaire des Panama Papers c’est la source « secondaire », à savoir le fameux consortium de journalistes qui a révélé au grand public ce qu’il a présenté comme le « le plus grand scandale d’évasion fiscale jamais révélé » qui a fait l’objet d’un certain nombre de critiques quand à son indépendance et à son financement. Encore une fois, il ne s’agit pas ici de verser dans le complotisme, mais de présenter les points qui peuvent effectivement soulever des interrogations légitimes.

     Basé à Washington, le Consortium International des Journalistes d’Investigation (ICIJ) est une émanation du Center for Public Integrity (CPI). Créé en 1989 par le journaliste américain Charles Lewis, ancien producteur sur ABC et CBS. Le CPI est une organisation à but non lucratif américaine travaillant à informer sur les abus de pouvoir des grandes entreprises, de l’administration, et sur les liens entre milieux politiques et économiques. Le CPI finance à hauteur d’un peu plus d’un million d’euros par an l’ICIJ, créé en 1997 par le même Charles Lewis dans le but, selon son site Internet, de se concentrer sur des problèmes qui ne s’arrêtent pas aux frontières nationales : crime transfrontalier, corruption et responsabilité des gouvernements.  Ces dernières années, l’ICIJ s’est fait connaître par une série d’enquêtes sur les paradis fiscaux et l’évasion fiscale : en 2013 les Offshore Leaks en 2014 les LuxLeaks et en 2015 les Swiss Leaks.

Comment ces organismes sont-ils financés ?

     Les principales critiques qui ont émergé contre ces organisations concernent leur financement. L’ICIJ, tout comme la CPI sont tous deux généreusement financés par une liste impressionnante de donateurs et de fondations philanthropiques telles que L’Open Society Foundations de Georges Soros, la Sunlight Foundation, la Fondation Ford, la Fondation des frères Rockefeller ou encore la Fondation W.K. Kellogg… Notons que l’ICIJ aussi bien que le CPI sont transparents sur ces financements et fournissent une liste de leurs donateurs sur leur site internet. On ne sait cependant pas si cette liste est exhaustive, et l’on ne connait pas les montants exacts de ces dons. On trouve cependant quelques précisions et certains chiffres sur le financement du CPI dans le mensuel suisse La Cité, qui les présente de la manière suivante :

Parmi les plus généreux donateurs du CPI figurent le Omydar Network Fund, du nom du fondateur d’e-Bay, Pierre Omydar, avec un apport de 3,2 millions de dollars en 2014 (dernière année comptable disponible), puis en deuxième position la Laura and John Arnold Foundation avec 2,8 millions, talonnée par l’Open Society Foundations du milliardaire Georges Soros qui, toujours en 2014,  a versé 2,5 millions de dollars au CPI ; ou encore la fondation Ford avec 1,2 million de dollars. Cette organisation philanthropique, basée à New York, soutient des projets tels que la défense de la démocratie, la réduction de la misère ou la promotion de la bonne entente entre nations. Certaines de ces entités philanthropiques jouent les arrosoirs et financent à la fois la maison-mère CPI et sa fille, l’ICIJ. C’est le cas par exemple de l’Open Society et de la fondation Ford, mais également de l’Hollandaise Adessium Foundation, créée par la richissime famille Van Vliet.

     Ajoutons que pour une partie de son enquête, l’ICIJ a été épaulée, pour les données concernant l’ancien espace soviétique (Europe de l’Est, Russie, Caucase, Asie Centrale) par un organisme, l’OCCRP (Centre pour l’étude de la corruption et du crime organisé) lui aussi financé par Soros et l’USAID, émanation directe du gouvernement américain.

Pourquoi ce mode de financement pose question ?

     Si le financement de ces organismes d’investigation par ces fondations fait débat, c’est parce qu’historiquement, les grandes fondations philanthropiques américaines ne sont pas toujours des acteurs neutres.  Elles mettent leur fortune au service d’actions qui mêlent parfois étroitement aux objectifs philanthropiques qu’elles se sont fixées la défense des intérêts des multinationales dont elles sont pour certaines l’émanation, ainsi que ceux des États-Unis et de la diplomatie américaine. Les Fondations Ford, Carnegie ou Rockefeller se sont par exemple illustrées en ce sens pendant la guerre froide dans le domaine de la culture, des sciences sociales, de l’éducation (en subventionnant des universités ou des programmes de recherche par exemple). L’idée, depuis la guerre froide et encore aujourd’hui,  est de se reposer sur de nouvelles élites intellectuelles, scientifiques, universitaires, politiques, économiques, journalistiques autour du monde, et de constituer un réseau d’influence au service d’une vision (politiquement et économiquement) libérale de la société. Dotées de moyens financiers considérables, ces fondations constituent des éléments clé du soft power américain.

     Sur l’influence et les objectifs réels de ces grandes fondations, il y a beaucoup de fantasmes. Mais le nom qui a suscité le plus de polémiques est celui de Georges Soros et de l’Open Society Foundations qu’il a fondée pour ses activités philanthropiques.

Qui est Georges Soros et pourquoi est-il décrié ?

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Georges Soros est un milliardaire américain d’origine hongroise. Financier, il a fait fortune dans la spéculation, notamment sur le marché des devises. Il crée son propre fond d’investissement offshore (Quantum Fund of Funds) en 1969 à Curaçao dans les Antilles néerlandaises (qui par ailleurs est un paradis fiscal notoire). Le 16 septembre 1992, soutenu par plusieurs grandes banques américaines, il mène une attaque spéculative spectaculaire sur la livre sterling. L’économie britannique s’enfonçait dans la crise tandis que la livre sterling était tenue à un niveau artificiellement élevé par le Système Monétaire Européen (SME), l’ancêtre de l’euro. La position était intenable pour la livre sterling et George Soros pariant qu’elle quitterait ce système, força le destin en lançant son raid spéculatif, contraignant la Banque d’Angleterre à sortir de ce mécanisme de change et à dévaluer sa monnaie, faisant ainsi perdre plus de 3,3 milliards aux petits épargnants britanniques. C’est depuis ce qui est désormais connu au Royaume-Uni comme le « Mercredi Noir », que Georges Soros est devenu milliardaire. Quelques jours plus tard, il déclarera dans The Guardian (19/12/1992) : « Je suis sûr que les activités spéculatives ont des conséquences négatives. Mais je n’y songe jamais et ne peux y songer. Si je m’abstenais de faire certaines choses à cause de scrupules moraux, je cesserais d’être un spéculateur. Je n’ai pas l’ombre d’un remords pour avoir gagné de l’argent lors de la dévaluation de la livre. Je n’ai pas spéculé contre la livre pour aider l’Angleterre ou pour lui nuire. Je l’ai fait pour gagner de l’argent ». En 2002 il est condamné pour délit d’initié dans l’affaire d’un raid boursier mené contre la Société Générale en 1988.

     A partir des années 2000, tout en continuant ses activités de spéculation, il se fait davantage connaitre pour ses activités politiques. Par le biais de sa fondation Open Society il se mue en philanthrope, financier des combats « progressistes » à travers le monde. L’Open Society Foundations regroupe en fait une myriade d’organisations répandues dans tous les pays et fonctionnant en réseau. Les combats de l’Open Society Foundation pourraient se résumer à l’idée d’« ouvrir des sociétés fermées », et se concrétisent par exemple dans la lutte contre les discriminations, les droits des minorités, la libéralisation des drogues, le droit à l’éducation… Georges Soros s’est notamment beaucoup impliqué, au travers de ses nombreuses fondations, en Europe de l’Est après la chute de l’Union Soviétique. Il y a accompagné l’ouverture politique et économique (non sans s’enrichir au passage). Il y a également encouragé, via ses nombreuses ONG, des actions de subversion contre les pouvoirs en place comme en Serbie (1998), en Géorgie (2003) ou encore en Ukraine, en 2004 et 2011, comme il l’a publiquement revendiqué dans une interview à CNN. Ces différentes opérations se sont toujours déroulées avec le soutien plus ou moins indirect des Etats-Unis, via l’USAID (l’agence de développement international du gouvernement américain, qui a déjà servi plusieurs fois de paravent pour la CIA), ou encore la National Endowment for Democracy (NED), ONG issue du Congrès américain. Cela est notamment décrit dans le reportage de Manon Loizeau paru sur Canal Plus en 2005, ou encore dans cet article paru dans The Guardian en 2004. Si j’évoque cela c’est parce que ces différents acteurs (USAID, NED et Open Society) se retrouvent tous (directement et indirectement) dans le financement de l’OCCRP, l’organisme qui a épaulé l’ICIJ sur les Panama Papers pour la zone post-soviétique. Ainsi, quand bien même le travail effectué par cet organisme serait louable, et les intentions de ses employés les plus sincères, sa neutralité est sujette à caution, surtout dans une zone d’influence russe où l’affrontement post-guerre froide entre la Russie et les Etats-Unis, est certes feutré mais bien réel. On ne peut exclure que l’OCCRP ne serve d’instrument de l’influence américaine.

     Voilà les raisons qui ont fait émerger certains soupçons (fondés ou non) lorsque le scandale des Panama Papers a éclaté. Ces soupçons s’appuient principalement sur les éléments évoqués ci-dessus, mais aussi sur le fait que Soros investisse massivement dans les médias depuis longtemps et qu’il a directement aidé des centaines de médias, d’associations, d’écoles de journalisme aux États-Unis et à l’étranger. En outre, il est par exemple frappant de constater l’omniprésence de l’Open Society Foundations à tous les étages du financement direct et indirect de l’ICIJ et de l’OCCRP, arrosant une bonne partie des acteurs qui financent ces deux consortiums, comme l’illustre ce petit montage que j’ai réalisé sur la base des données publiques publiées sur le site de chacune des ces organisations :

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     Au delà des fantasmes que le manque de contrôle et de transparence peut alimenter sur le rôle et l’influence réelle de ces grandes fondations, je voulais simplement montrer pourquoi certains aspects pouvaient effectivement poser question. Il ne s’agit pas d’en tirer des conclusions faciles, ni forcément de remettre en cause le travail de ces fondations et de leurs membres, pas plus que celui des journalistes qu’elles financent.

     Pour essayer de nuancer, il faut aussi comprendre que le rôle des fondations est beaucoup plus courant et accepté aux Etats-Unis qu’en France et en Europe. Dans un contexte où l’investigation journalistique est de plus en plus asphyxiée par la compression des coûts dans les rédactions, ce modèle constitue même, pour certains, une planche de salut pour le journalisme d’investigation en lui fournissant des moyens indispensables et en lui permettant ainsi également de se coordonner à l’échelle internationale. Lire à ce sujet le papier paru dans le mensuel suisse La Cité, qui site la journaliste italo-suisse Serena Tinari :

«Aujourd’hui, le journalisme d’enquête à plein temps peut uniquement être exercé dans des rédactions financièrement dotées, comme le New York Times ou le Guardian, ou… dans les nouvelles entités financées par des fondations non-profit».

Mais sur ces fondation et sur les milliardaires qui les alimentent, pèse souvent le soupçon de tirer les ficelles ou d’orienter les enquêtes, selon l’adage «qui paie commande». Surtout quand on sait que cette générosité parfois sensible à de vrais problèmes sociaux, reste financée par des milliardaires dont la fortune est souvent le produit de spéculations financières ou de monopoles, dignes du capitalisme le plus dur et le plus égoïste.

3) Un contexte de guerre économique globale menée par les Etats-Unis :

      Il me paraît impossible d’analyser correctement l’affaire des Panama Papers sans prendre en compte le contexte dans lequel elle s’inscrit et de certains éléments qui, lorsque je les ai découverts dans les deux articles que j’évoque ci dessous, m’ont en tout cas fait voir les choses sous un jour différent.

     Un article très intéressant publié par R. Cohen de l’université de Genève dans l’AGEFI suisse évoque une stratégie de longue haleine menée par les Etats-Unis pour rapatrier les capitaux et s’approprier le marché offshore mondial, devenant ainsi le premier paradis fiscal du monde. Voir aussi ce passionnant article Jesse Drucker dans Bloomberg : « Les États-Unis sont le nouveau paradis fiscal favori du monde entier. »  Cet article explique comment des banques comme la Rothschild & Co attirent des étrangers avec des promesses de confidentialité, afin qu’ils déposent de l’argent aux États-Unis. Les transferts viennent des Bahamas, des Bermudes, des îles Caïman, et surtout de Suisse.

Cette stratégie américaine est résumé par R. Cohen en quatre étapes :

  1. La première est le Foreign Account Tax Compliance Act (FATCA), une loi de 2014 qui donne au fisc américain des pouvoirs extraterritoriaux qui contraignent les banques étrangères à devenir ses agents en lui livrant toutes les informations sur les comptes et avoirs des citoyens américains dans le monde, faute de quoi elles encourent de sévères pénalités.  Cette loi permet certes de faire payer les impôts à ceux qui y ont échappé auparavant. Mais elle incite également ces derniers, n’étant plus bienvenus auprès des établissements étrangers, à rapatrier leurs fonds dans des banques américaines au détriments de leurs concurrentes étrangères, qui doivent en plus payer de fortes amendes.  Evidemment, et en l’absence de réciprocité, les banques américaines n’ayant aucune contrainte, elles ont largement pu profiter de ce cadeau. Ce faisant les Etats-Unis en profitent pour étendre leur surveillance de masse sur les transactions financières.
  2. Un autre élément de cette stratégie a notamment contribué à phagocyter la place financière suisse au profit des américains. Il s’agit de l’accord de non-poursuite que les Etats-Unis ont imposé à la Suisse et selon lequel les banques suisses qui hébergeaient depuis 2008 des actifs appartenant à des citoyens américains doivent s’acquitter d’une pénalité comprise entre 20 et 50% de ces actifs. Plus de 80 banques suisses, dont UBS et Credit Suisse Group AG, ont accepté de payer des sanctions et des amendes d’environ 5 milliards de dollars aux États-Unis. Cet accord a également découragé les banques étrangères a accueillir des clients américains. Il a surtout écorné l’image de la Suisse comme capitale mondiale des comptes bancaires secrets.
  3. Le troisième acte, inspiré par le FACTA, s’est joué dans le cadre de l’OCDE, qui a  élaboré des normes encore plus rigoureuses pour aider d’autres pays à débusquer les fraudeurs fiscaux. Depuis 2014, 97 gouvernements se sont accordés pour imposer de nouvelles obligations de déclaration pour les comptes bancaires, et autres placements détenus par des clients internationaux, en mettant en oeuvre la Norme d’échange automatique de renseignements relatifs aux comptes financiers en matière fiscale de l’OCDE (EAR). Cela a pour effet de faire fuir tous les actifs non déclarés et non déclarables vers les paradis fiscaux qui ne posent pas trop de questions et qui surtout ne transmettent pas d’informations sur les détenteurs étrangers. Comme presque tout le monde a signé l’EAR, il reste évidemment très peu de pays-refuge. Le hasard faisant bien les choses, le seul pays signataire de l’EAR qui bénéficie d’une exception au devoir de transmission est… les Etats Unis ! Comme le raconte l’article de Bloomberg, qui cite le directeur général de Bolton Global Capital, un cabinet de conseil financier de la région de Boston, l’échec des États-Unis à signer la norme de partage de l’information de l’OCDE se « révèle un puissant moteur de croissance pour notre entreprise, » qui constate un pic des transferts de comptes hors des banques européennes – la Suisse en particulier – en direction des États-Unis. La nouvelle norme de l’OCDE « a été le début de l’exode », a-t-il déclaré dans une interview.
  4. R. Cohen, dans l’Agefi de Genève imagine ensuite un hypothétique dernier acte, qui, je le cite,  consisterait pour les américains, quand l’étau se sera resserré autour de ceux qui ont encore des actifs non déclarés en dehors des Etats Unis et que l’essentiel de ces actifs seront hébergés aux USA, bien sûr dans des banques essentiellement américaines, à donner le coup de grâce: faire en sorte que les détenteurs étrangers d’actifs hébergés aux USA deviennent des… sujets fiscaux américains. Ceci permettra évidemment de les taxer et de toucher le jackpot. Il expose plus longuement dans son papier la crédibilité de cette hypothèse (qui reste une hypothèse). A lire pour en avoir tous les détails.

     En somme, on voit comment cette stratégie a permis aux Etats-Unis de profiter d’un transfert massif d’actifs vers leurs paradis fiscaux (Delaware, Nevada, Wyoming et autres). Cela peut d’ailleurs contribuer à expliquer pourquoi il y avait si peu d’américains cités dans les Panama Papers.

     Dans ce contexte, et en connaissance des éléments présentés dans le point précédent de l’article, il est permis de se demander si l’opération Panama Papers ne serait pas un rouage de cette stratégie globale américaine, utilisant la pression médiatique pour détruire la crédibilité des paradis fiscaux concurrents. D’ailleurs la même question se pose pour les Swiss Leaks, les Luxleaks, les Offshore Leaks. L’accumulation de ces enquêtes, (toutes coordonnées par l’ICIJ) renforce cette interrogation. A cet égard, il est particulièrement troublant de relire aujourd’hui cet article paru trois ans plus tôt en 2013 sur l’affaire des Offshore Leaks, et qui relève exactement le même mode opératoire, les mêmes zones d’ombre que pour cette affaire des Panama Papers, avec les mêmes acteurs, et, derrière, le même soupçon d’une vaste opération de communication dans un contexte de guerre de l’information et de guerre économique.

4) L’arbre qui cache la forêt ?

     Les révélations contenues dans les Panama Papers sont, à bien des égards, salutaires. Il est toujours bon de prendre conscience et de pointer du doigt ceux qui s’adonnent à l’évasion fiscale, privant les Etats (et par extension les citoyens) des recettes fiscales indispensables à leur bon fonctionnement. Mais il est permis de douter de la portée réelle de cet énième scandale.

     Tout d’abord, au delà des quelques noms et personnalités mis en exergue, l’affaire ne nous apprend pas grand chose sur l’évasion fiscale et ses processus qui sont connus et documentés depuis bien longtemps. Certes cela va permettre de pincer certaines personnes prises la main dans le sac, et c’est tant mieux. Certes cela va accentuer la conscience publique sur ce qui n’était déjà, en réalité qu’un secret de polichinelle. Balkany, Cahuzac, quelles révélations ! Certes quelques ministres ici et là vont peut-être démissionner. Mais le système va-t-il fondamentalement changer ? Les Panama Papers ne représentent qu’une goutte d’eau dans l’océan des paradis fiscaux, dans ce que Jean-François Gayraud appelle « l’industrie mondialisée de la piraterie fiscale », menée par des entreprises bancaires et juridiques a priori respectables, employant des milliers de diplômés des meilleures universités. D’ailleurs, une semaine à peine avant que n’éclate l’affaire des Panama Papers, Bloomberg avait interviewé les deux fondateurs du cabinet d’avocats Mossack Fonseca qui admettaient que leur business n’était plus aussi florissant qu’avant et que le Panama avait perdu de son lustre comme paradis fiscal. Or, pendant que l’attention se focalise sur ce petit pays d’Amérique centrale, d’autres paradis fiscaux se frottent les mains ; l’argent sait toujours ou se cacher. Une fois n’est pas coutume, je citerais même Jacques Attali :

J’attends avec gourmandise la publication, un jour, des « London Papers », qui dévoileront comment la si respectable City abrite bien des turpitudes financières et fiscales, au détriment des pays dans lesquelles les richesses sont créées. Ce sera infiniment plus important et signifiant que les quelques révélations de Panama.

Dans ce contexte, il serait souhaitable, comme l’écrit le journaliste Maxime Chaix dans son article sur le sujet, que l’USAID, l’Open Society Foundation et autres institutions soucieuses d’informer en toute neutralité l’opinion publique mondiale financent des fuites encore plus massives que les précédentes, des USA Papers ou des London Papers, comme l’a suggéré Jacques Attali. Néanmoins, en l’absence d’un nouvel Antoine Deltour [le lanceur d’alerte à l’origine des Luxleaks] à la City de Londres ou dans les paradis fiscaux des États-Unis, nous risquons de patienter un certain temps avant d’obtenir ces révélations…

     De plus, une fois l’émotion médiatique des Panama Papers passée, la fuite d’information aura-t-elle pour effet de limiter durablement la fuite des capitaux ? Même si des efforts sont faits, on peut en douter. Notamment quand on sait que quelques mois plus tôt le gouvernement français a repoussé in extremis une mesure permettant de lutter contre l’optimisation fiscale à l’Assemblée Nationale. Quand on sait aussi que le Panama était sorti depuis quatre ans de la liste française des Etats et territoires non-coopératifs (ETNC) en matière fiscale, et sortait aussi, deux mois avant l’affaire, de la liste grise du Groupe d’action financière (GAFI), un organisme intergouvernemental de lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme, créé par le G7 en 1989, félicité par le ministre français des finances Michel Sapin. En outre, comment espérer que les choses changent à l’échelle européenne, avec, à la tête de la Commission l’ancien Premier-Ministre du Luxembourg, pays qui a fait de l’évasion fiscale son modèle économique ?

     Enfin, si l’on veut étendre l’analyse et la critique, on pourrait dire qu’en se braquant sur le Panama, en dénonçant (à juste titre) ceux qui profitent d’un système scandaleux, on ne voit pas que le problème est plus profond, et dépasse même la simple question de l’évasion fiscale. En effet, se concentrer sur les dérives d’un système, en dénoncer les excès et réclamer des régulations ne remet pas en cause ce qui fonde ce système, c’est à dire, en l’occurrence, la mondialisation et le libre échange.  Les fondements de l’économie mondiale reposent en effet sur la liberté de circulation des capitaux (en vue de la rentabilité maximum de ceux-ci). Ainsi, comme le dit Pierre Lévy dans l’édito du dernier numéro de la revue Ruptures, dans un tel système, dénoncer l’individu qui pratique l’évasion fiscale n’a pas plus de sens que de dénoncer la multinationale qui ferme une usine, dont le « coût de la main d’œuvre » est jugé excessif, pour la délocaliser là où les salaires, les cotisations, ou les taxes apparaissent plus « compétitifs », au prix de milliers d’emplois rayés d’un trait de plume… Certes, les paradis fiscaux existent depuis que l’impôt existe. Mais la libre circulation des capitaux a provoqué le remplacement du petit artisanat – les valises qui traversent discrètement les frontières pour être délicatement placées dans un coffre helvète – par une industrie structurante. Cette liberté de circulation constitue l’essence même de la mondialisation ; c’est aussi le fondement de l’Union européenne, explicitement affirmé dès le traité de Rome. La liberté de circulation a été établie par des décisions politiques concertées au sein des « élites mondialisées », et juridiquement imposée en Europe par l’UE. Elle peut donc être défaite par des décisions politiques inverses. Mais un tel renversement, toujours selon Pierre Lévy; ne peut être imposé qu’au niveau de chaque Etat, et pour peu que ledit Etat s’appuie sur une volonté populaire qui lui apporte force et légitimité – cela s’appelle la souveraineté.

CONCLUSION :

          Pour conclure, je voudrais tout de même rappeler que les Panama Papers ont du bon. Les paradis fiscaux sont comme des vampires, ce qu’ils détestent par dessus tout c’est la lumière. Tout ce qui peut, d’une manière ou d’une autre, apporter un surcroît de transparence, par des fuites ou grâce à des lanceurs d’alertes est bon à prendre. Ceux pour qui le paiement de l’impôt est devenu quasi facultatif, ceux qui veulent illégalement soustraire leur argent aux regards méritent que l’on fasse la pleine lumière sur leurs activités, surtout lorsque celles-ci sont frauduleuses, voire criminelles. Je m’étonne d’ailleurs qu’au delà des politiciens et autres personnalités connues, on n’ait pas, à ce stade, plus de révélations concernant des réseaux criminels ou de trafic de drogue par exemple. Aussi, je ne pleurerai pas les « victimes » de ces fuites. Que des ministres démissionnent, que les fautifs soient condamnés, que la justice fasse son travail, que les Etats récupèrent l’argent, tant mieux !

     Cela ne doit pas empêcher d’analyser et de remettre en perspective ce scandale. On ne peut exclure, quand on a connaissance des éléments que j’ai essayé de développer, qu’une opération médiatique d’une ampleur telle que les Panama Papers puisse avoir des ressorts cachés, surtout dans un contexte de guerre économique et de guerre de l’information tel qu’on le connaît.

      En outre, on peut hélas douter que, malgré l’impact médiatique du scandale, les répercussions concrètes de cette affaire soient si nombreuses. Même si des efforts sont faits au niveau international, il est peut probable que l’on parviennent sérieusement à réguler ce système, en tout cas dans le cadre économique mondial actuel. Il faut donc relativiser l’impact réel des Panama Papers.

Sources :

Berman Edward H., The Influence of the Carnegie, Ford, and Rockefeller Foundations on American Foreign Policy – The Ideology of Philanthropy, State University of New-York Press, 1983, 235 p.

Tournès
Ludovic, « La diplomatie culturelle de la fondation Ford. Les éditions intercultural publications (1952-1959) », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 2002/4 (no 76), p. 65-77.Pierre Lévy, « Touche Pa… nama mondialisation », éditorial paru dans l’édition du 26/04/16 du mensuel Ruptures.

Tournès Ludovic (dir.), L’argent de l’influence. Les fondations américaines et leurs réseaux européens., Paris, Autrement, 2010, 200 p.

Wikipédia :

agefi.com :

blogs.lexpress.fr : Jacques Attali, « A quand les « London papers » ? »

bloomberg.com :

craigmurray.org.uk : Corporate Media Gatekeepers Protect Western 1% From Panama Leak, Craig Murray, 03/04/2016

icfj.org : Friends and Supporters International Center For Journalism

icij.org : About the ICIJ

infoguerre.fr : Opération “Offshore Leaks” : qui manipule qui ?, Alain Mermoud, 24/04/2013

iris.france.org : Panama Papers, l’arbre qui cache la forêt ? 

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